Carie : faut-il revoir plus largement notre modèle de prévention ? Avec le Pr Elisabeth Dursun
La HAS finalise actuellement l’actualisation de ses recommandations sur la prévention de la carie, après une consultation publique achevée le 30 septembre. Pour le Pr Elisabeth Dursun, dentiste pédiatrique, la future stratégie devrait aller plus loin sur plusieurs points : réduction des sucres, prévention dès les premières dents, suivi adapté au risque carieux mais guidé et approche plus globale des déterminants de santé orale.
La consultation publique est terminée, mais le texte n’est pas encore définitif. La Haute Autorité de santé actualise ses recommandations de 2010 sur la prévention de la carie, à la demande de la Cnam. Le projet soumis à consultation du 9 au 30 septembre doit désormais être retravaillé à partir des contributions reçues avant validation et publication de la version finale. La HAS avait notamment sollicité les acteurs sur l’âge d’initiation des consultations, leur fréquence, les populations prioritaires et les stratégies de prévention à privilégier.
Dans ce contexte, DentaireS a interrogé le Pr Elisabeth Dursun, PU-PH en Odontologie pédiatrique à Université Paris Cité et à l’hôpital Henri-Mondor, également présidente de la Société française de Nutrition, Micronutrition et Lifestyle en Odontologie (NuMiLO).
Son analyse défend une évolution assez nette de la prévention : ne pas seulement renforcer les moyens de protection de la dent, mais agir davantage sur les facteurs qui entretiennent la maladie carieuse, au premier rang desquels les expositions répétées aux sucres.
« Mettre la réduction des sucres au cœur de la prévention »
DentaireS : Les recommandations sur la prévention de la carie sont en cours d’actualisation, quinze ans après les précédentes. Quelles évolutions vous paraissent aujourd’hui prioritaires pour améliorer la prévention ?
Pr Elisabeth Dursun :
« La priorité est de mettre la réduction des sucres au cœur de la prévention de la carie, en considérant non seulement la fréquence des expositions, mais aussi la quantité consommée. La maladie carieuse est liée à une dysbiose du biofilm : des apports répétés en glucides fermentescibles exercent une pression écologique qui sélectionne progressivement des microorganismes acidogènes et aciduriques, entretient les baisses de pH et déplace l’équilibre vers la déminéralisation. Le brossage désorganise la biomasse du biofilm, mais ne suffit pas à corriger cette pression écologique si l’environnement alimentaire reste cariogène. Les recommandations devraient donc mettre clairement l’accent sur la réduction des sucres libres à toutes les catégories de population, notamment par la limitation du grignotage et des boissons sucrées. Chez le jeune enfant, il faudrait également retarder autant que possible l’introduction du sucre. Enfin, il faut promouvoir une alimentation moins transformée. »
Pour elle, cette approche permettrait également de rapprocher davantage la prévention bucco-dentaire des messages délivrés par les autres professionnels de santé. Elle souligne toutefois une limite qui dépasse largement le cabinet : demander aux patients de modifier leurs habitudes alimentaires alors que l’environnement favorise largement l’accès aux produits sucrés, notamment chez les enfants.
Commencer avant 3 ans
Le projet soumis à consultation place notamment la question de l’âge de la première consultation parmi les sujets encore ouverts. La HAS rappelle par ailleurs que le dispositif M’T dents annuel concerne depuis 2025 les jeunes de 3 à 24 ans. Pour Elisabeth Dursun, la prévention devrait pourtant débuter sensiblement plus tôt.
DentaireS : Chez l’enfant, à quoi ressemblerait selon vous un parcours de prévention réellement précoce et personnalisé ?
Elisabeth Dursun :
« La prévention devrait commencer à l’éruption des premières dents, autour de l’âge d’un an, en s’inscrivant dans la logique des 1 000 premiers jours, période clé pour l’installation des habitudes alimentaires et de santé. L’objectif est d’intervenir avant l’apparition des premières lésions, lorsque les habitudes alimentaires et d’hygiène se mettent en place. Attendre 3 ans, comme proposé dans la version actuelle du texte de la HAS est trop tardif : à cet âge, certains enfants présentent déjà des formes sévères de carie précoce. L’évaluation du risque carieux doit être individualisée et prendre en compte en priorité les habitudes alimentaires, mais aussi la présence de lésions carieuses actives, les antécédents carieux, la salive, les défauts de l’émail, l’utilisation d’agents reminéralisants, le statut en vitamine D pendant et après la formation dentaire, ainsi que le contexte médical, familial et socio-économique. Un suivi au minimum annuel me paraît nécessaire chez tous les enfants. Cet intervalle doit être raccourci à six mois, voire trois mois, en présence de lésions carieuses actives, d’expositions sucrées fréquentes, d’une altération salivaire, de défauts de l’émail ou lorsque plusieurs facteurs de risque se cumulent. »
Cette individualisation du suivi fait justement partie des axes étudiés par la HAS, qui cherche à préciser la gradation des interventions selon le niveau de risque carieux, mais qui ne donnent aucun intervalle minimum pour ce suivi.
Faire entrer l’alimentation dans la consultation
Pour les chirurgiens-dentistes, la question se pose : jusqu’où aller dans l’exploration des habitudes alimentaires sans transformer la consultation dentaire en consultation nutritionnelle ?
Elisabeth Dursun :
« Le chirurgien-dentiste a toute sa place dans l’accompagnement nutritionnel dès lors qu’il reste centré sur les déterminants qui influencent directement la santé orale. N’est-il pas paradoxal de traiter une maladie fortement liée à l’alimentation sans explorer les habitudes alimentaires du patient ? En pratique, quelques questions ciblées suffisent souvent : combien de prises alimentaires dans la journée, combien d’expositions sucrées, quelles boissons, quelle place pour le grignotage et pour les aliments ultra-transformés ? Chez certains patients, un journal alimentaire sur quelques jours peut être instructif, notamment en présence de caries récidivantes ou si les facteurs favorisants ne sont pas immédiatement identifiés. L’objectif est d’aider le patient à comprendre où se situent réellement ses expositions et à mettre en place des modifications simples et réalistes : diminuer la quantité totale de sucres libres, réduire leur fréquence, privilégier les prises sucrées à la fin des repas, mais aussi repenser certains moments de la journée particulièrement propices aux apports sucrés, comme le petit-déjeuner ou le goûter. »
Elle insiste aussi sur la nécessité d’orienter le patient lorsque la situation dépasse le champ de compétence du chirurgien-dentiste ou révèle un trouble nutritionnel plus complexe.
Le fluor reste un outil, mais pas « une réponse à la maladie carieuse »
C’est probablement le point le plus sensible de son analyse. Elisabeth Dursun ne propose pas d’abandonner les fluorures, mais de les replacer parmi plusieurs leviers de prévention et de mieux individualiser leur utilisation.
DentaireS : Quelle place le fluor doit-il selon vous occuper dans la prévention de la carie ?
Elisabeth Dursun :
« Les fluorures conservent une place dans la prévention de la carie, notamment par leur action sur l’équilibre déminéralisation–reminéralisation, mais ne constituent pas à eux seuls une réponse à la maladie carieuse : ils ne corrigent pas la pression écologique à l’origine de la dysbiose, principalement entretenue par les apports répétés en sucres. La question de leur rapport bénéfice-risque mérite par ailleurs d’être réévaluée. En 2025, la France, via l’Anses, a proposé au niveau européen de classer le fluorure de sodium comme perturbateur endocrinien pour la santé humaine et toxique pour la reproduction. Cette proposition est encore en cours d’évaluation. Cela ne signifie pas qu’il faille abandonner les fluorures, mais invite à mieux raisonner leurs modalités d’utilisation […] en fonction de l’âge, du risque carieux, des autres sources d’exposition et des alternatives disponibles. »
Ce point mérite d’être précisément contextualisé. Il s’agit bien d’une proposition française de classification réglementaire du fluorure de sodium, et non d’une classification européenne déjà adoptée. Le dossier transmis à l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) propose notamment les catégories « toxicité pour la reproduction 1B » et « perturbateur endocrinien pour la santé humaine catégorie 1 ». La procédure est toujours au stade de l’élaboration de l’avis du comité d’évaluation des risques de l’ECHA ; la décision finale n’est donc pas acquise.
Parmi les approches complémentaires, Elisabeth Dursun cite notamment l’hydroxyapatite, le CPP-ACP et les scellements de sillons, en fonction de leurs indications respectives. Son principe directeur reste toutefois le même : « agir d’abord sur la cause par la réduction des sucres et y associer, lorsque nécessaire, des mesures de protection et de soutien à la reminéralisation ».
De la lésion aux facteurs qui l’entretiennent
Cette conception plus large de la prévention est également celle qu’Elisabeth Dursun développe au sein de NuMiLO, société savante consacrée à la nutrition, à la micronutrition et au mode de vie en odontologie.
DentaireS : Qu’est-ce qui vous a conduite à développer cette approche, et qu’est-ce qu’elle peut changer dans la pratique des chirurgiens-dentistes ?
Elisabeth Dursun :
« NuMiLO est né d’un constat simple : au regard des connaissances actuelles, on ne peut plus s’en tenir à “brossez-vous bien les dents” pour parler de santé bucco-dentaire. On ne peut pas non plus comprendre pleinement la santé orale en considérant la bouche indépendamment du reste de l’organisme. Bien sûr, nous devons restaurer les dents cariées, traiter les maladies parodontales et promouvoir l’hygiène bucco-dentaire. Mais il faut aussi dépasser cette approche locale et symptomatique pour rechercher les causes profondes des maladies bucco-dentaires. Sur le terrain, cela change notre vision : on ne se contente plus d’identifier une lésion et de la traiter, on cherche à comprendre pourquoi elle est apparue chez ce patient, quels facteurs l’entretiennent et sur lesquels nous pouvons agir. » Elle y associe l’alimentation, le statut micronutritionnel, le microbiote et plus largement certains facteurs de mode de vie, avec l’objectif revendiqué de rester dans une démarche de dentisterie fondée sur les preuves et de travailler, lorsque nécessaire, avec d’autres professionnels de santé.
La version définitive de la recommandation de la HAS permettra de mesurer jusqu’où cette approche plus large de la prévention aura été retenue. La consultation publique constitue l’une des dernières étapes de la procédure ; la HAS indique que les contributions seront analysées avant validation puis publication du texte final.
14/10/2026Par Audrey Sberro, Directrice de la rédaction DentaireS.